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Lettre 111·XVIII, folios : 15 16
Carasse, Bernard, dom, prieur de la Grande Chartreuse
M. de Gordes
Lettre non liée
Date non renseignée
La Chartreuse
Grenoble
,

Transcription

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Monseigneur, j’ay receu les vostres que dernièrement vous a pleu m’envoier faisantz
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mention de la cure de Villette et suis marry de la fascherie et rompement
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de teste qu’en avés. Néantmoins, m’ay persuadé vous déclairer la
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tragédie tout du long et à la vérité, vous priant vouloir le tout prendre
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à la bonne part et vous asseurant ne vous escripre plus ne à vous ne
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à aultre de ceste affaire, aiant faict mon debvoir se me samble, en
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faisant entendre la querele de Dieu et de son Eglise à ceux à quy
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appartient de la défendre ; et pour venir à la narration de ladicte
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tragédie, il vous plaira entendre qu’environ le commencement du mois
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de mars dernier passé, s’adressa à nostre maison ung de Sainct
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Laurens nommé Genton, frère à Bonaventure Gallifet dudict S. Laurens
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et par luy envoié pour nous supplier de bailler la cure dudict Villette
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à l’un d’eux trois frères, toutesfois en faveur d’un pupille, filz d’un de
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leurs cousins jadis trespassé, auquel je feis responce que nul des trois
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n’estoit capable de tenir cure car les deux comme je pense suivent les armes
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et l’aultre le labeur et que le concile de Trente, ensamble les droictz
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nous défendoient de présenter gens qui ne fussent qualifiés et
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idoines pour exercer la charge des ames. Néantmoins, pour le bon
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vouloir qu’avions de leur faire plaisir pour l’amour de leur parens
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trépassés, j’estois content présenter quelque bon homme d’Eglise
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s’il le pouvoient trouver et si, apprès que le susdict pupille serait d’aage
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souffisant et que ledit homme d’Eglise luy voulsist résigner de son bon gré
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et sans convention simoniacque, je y consentirois et avec telle responce
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je renvoay ledit Genton. Le jour après, vint Bonaventure son frère,
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nous faisant pareille requeste, mais paradvant comme je suis bien adverty,
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ilz avoient efforcé le presbitaire de ladite cure et mis gens en garnison,
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ce que je ignorois pour lors, qui fust cause que luy feis pareille
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responce qu’à son frère. Alors, il me nomast ung messire Jean Bouvier,
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prestre de Sainct-Laurens, m’asseurant qu’il estoit homme de bien et
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souffisamment qualifié. Alors je luy dis que s’il estoit tel qui le
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disoit, je le présenterois à monseigneur le révérendissime évesque de
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Grenoble, purement et simplement et puis si après l’aage et souffisance
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du susdict pupille, il luy vouloit résigner, je m’y pourroit accorder
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et que ce pendant, je voulois estre adverty dudit messire Jean Bouvier,
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dont le lendemain, je receu lettres esquelles estoient escriptes les parolles
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ensuivantes : « Maistre Jean Bouvier est vieu et rompu et addonné aux femmes »,
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quoy aiant entendu, fus totallement dégousté conscientia ita dictante,
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et escripvis audit Bonaventure qu’il regardast d’en trouver ung plus
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capable et que je n’oserois consentir sana conscientia qu’il fust institué
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curé comme estant incapable ; et pource que ledit Bonaventure ne me
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présentois aultre capable et que le temps de présentation se passoit,
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craignant perdre le droict donné à la Maison de Chartreuse de
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[v°] présenter ladite cure, fus contraint de présenter ung nommé messire Claude
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Morin, lequel, vivant le curé dernier trespassé, avoit servy ladite cure
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et estoit agréable aux parrochiens et fut receu et institué par
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mondit seigneur révérendissime, mais, estant intimidé par lesdictz Gallifetz, n’osa prendre
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possession car le propre jour qu’il fust institué curé, fust rencontré
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dudit Bonaventure à Grenoble et luy dist en pleine rue que s’il eust
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sceu qu’il fust venu pour ceste affaire, luy eust baillé des escrimières
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et qu’il luy couperoit les jaretz s’il se présentoit à ladite cure et
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plusieurs aultre grosses parolles. Depuis, par deux ou trois fois, l’ont
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assally aux Eschelles, et entre aultre une fois luy ont faict demander
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pardon et prometre ce qu’ilz ont voullu. Je vous laisse penser et juger si
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ung bon et vray gentilhomme vouldroit faire tel tour. Pendant lequel
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temps, ont mis un pauvre curé ignorant de mauvaise vie et totalement
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incapable, nesciens discernere lepram a non lepra. Après quelque
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temps, se sont acostés d’ung apostat et par conséquent excommunié,
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cordelier de Moiran, lequel y est encores à mon grand regret.
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Voilà, monseigneur, le discours du susdict affaire à la vérité,
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vous asseurant que jamais ne feis aultre promesse que celle dessus
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escripte, ne ne vouldrois faire. Quand à plaider ny en parlement, ny par
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devant aultres particuliers juges, je n’en suis point d’advis, ny aultres
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particulières personnes, mais commetray l’affaire à Dieu et à ceulx
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qui y peuvent metre bon ordre, s’il leur plaist et d’aussy bon cueur que
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je vous prie vouloir ma prolixité et suppliray le Créateur
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Monseigneur, vous conserver en sa saincte grâce et vostre maison, me
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recommandant et nostre Ordre, très humblement à la vostre. De vostre
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maison de Chartreuse, ce 17 de juillet 1572.
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Votre très humble serviteur et orateur
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B prieur de Chartreuse